Newsweek : « le pari de la dernière chance »

Le passage au tout numérique du magazine hebdomadaire Newsweek a fait grand bruit dans la presse. Jean-Marie Charon, sociologue des médias, chercheur au CNRS et spécialiste des transformations de la presse écrite, a accepté de répondre à Horizons Médiatiques pour revenir sur ce « pari extrêmement audacieux ».

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Horizons Médiatiques: En tant que spécialiste des médias, comment percevez-vous le passage au numérique du magazine Newsweek ?

Jean-Marie Charon : C’est un pari extrêmement audacieux, nous n’avons pas d’expériences similaires. C’est la première fois que l’on transfère complètement un magazine sur le web. Aux États-Unis, de nombreux quotidiens ont relevé ce défi et peu de bilans ne nous sont parvenus. Les Américains bluffent vraiment en ce qui concerne les chiffres. Mais par exemple, un quotidien de Boston, le Christian Science Monitor, l’a fait et apparemment, les résultats semblent satisfaisants. C’est un quotidien comparable à La Croix en France et il a été déficitaire pendant longtemps, survivant uniquement grâce aux investissements d’une église. Ils se sont engagés dans le numérique très tôt et ont finalement basculé au tout numérique. Seul, le magazine de fin de semaine a été conservé en version print. On remarque qu’ils arrivent petit à petit à combler leur déficit et que le magazine a augmenté le nombre de ventes. Leur version web est une valeur ajoutée qui donne envie aux lecteurs de débourser une certaine somme pour acheter aussi le magazine du week-end. Il semblerait qu’il n’y ait pas eu de grandes modifications dans le nombre d’employés, mais ce n’est pas le cas pour tous les quotidiens qui ont tenté l’expérience. C’est une des questions que l’on se pose pour Newsweek : est-ce que les effectifs du journal vont être conservés ?

Horizons Médiatiques: Pensez-vous que Newsweek va sortir la tête de l’eau avec cette nouvelle formule ?

JM Charon : Changer de support n’est pas une opération simple. C’est un peu le pari de la dernière chance. Ce magazine a été un très grand titre, mais depuis quelques années, il devait faire face à une grande baisse de diffusion et il a du subir un rachat en catastrophe. Aux États-Unis, la presse est capitalistique. C’est un secteur qui doit rapporter de l’argent. Or c’est une condition de plus en plus difficile à remplir. Je pense qu’il va falloir attendre quelques mois pour pouvoir faire un bilan. Mais vraiment, c’est une prise de décision audacieuse.

Horizons Médiatiques: Est-ce que, selon vous, ce passage au tout numérique est un phénomène qui va s’accentuer dans les années à venir ?

JM Charon : Pour la presse magazine ce n’est pas facile à dire, mais en ce qui concerne les quotidiens, on peut s’attendre à une multiplication de l’abandon du print pour le numérique. Le modèle économique existant se fragilise très rapidement. Aux États-Unis, celui de la presse est très clair. 80% des rentrées d’argent se font grâce à la publicité et aux petites annonces. Mais avec l’arrivée d’internet, les petites annonces sont passées sur des sites spécialisés. Les taux se sont effondrés. Pour la publicité, avec l’apparition des quotidiens gratuits, il y a eu une baisse des tarifs et un élargissement des marchés. Le New-York Times par exemple, a beaucoup moins de recettes publicitaires et a dû augmenter son prix de plus de 25%. C’est un cercle vicieux, la gratuité s’impose et on est obligé de vendre plus cher. Les lecteurs ne suivent pas toujours. Les quotidiens sont dans une situation inconfortable. Travaillant sur des articles chauds, ils sont davantage exposés à la redondance d’information. Ils doivent donc chercher de nouvelles alternatives.

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Horizons Médiatiques: Justement, à votre avis le numérique offre-t-il des possibilités supplémentaires en matière de journalisme ?

JM Charon : Pas en terme de nombre en tout cas. Aux États-Unis, comme en France, il y a trop de journalistes par rapport à l’offre. Avec le passage au numérique, ce n’est pas sûr que les besoins augmentent. Mais il y a aussi un bon côté: le journalisme est un métier qui se réinvente. Tout est en chantier. Le web a suggéré la création de nouveaux emplois journalistiques. Les formes aussi évoluent. Avec le numérique, on voit qu’il y a plus de possibilités au niveau de la narration. Les anglo-saxons sont très friands de la vidéo par exemple. Ce qui est bien, c’est que petit à petit les gens sortent d’une vision caricaturale du numérique. Il y a quelques années en arrière, on pensait qu’internet allait emmener les journalistes à faire uniquement du desk ou à se transformer en une sorte de Shiva, c’est-à-dire à devoir être sur tous les fronts à la fois. Une polyvalence exagérée : écrire, prendre des photos et filmer en même temps. Aujourd’hui on se rend compte que ce n’est pas le cas et que les différents corps de métier travaillent ensemble.

Horizons Médiatiques : Au final, avec ces exemples de journaux qui passent au tout numérique, pouvons-nous dire qu’une nouvelle ère journalistique commence ? Et surtout, pensez-vous que le public va être au rendez-vous ?

JM Charon : Rien n’est écrit. Pour le moment, on reste quand même sur le couple presse écrite / télévision en matière de source d’information principale pour le public le moins favorisé. Même si le web gagne de plus en plus en crédibilité. Il n’y a donc pas de stabilisation des supports à prévoir. Du côté des lecteurs, il faut noter que les consommateurs du numérique sont un public éduqué en forte prise avec la vie citoyenne, avec des revenus relativement confortables. S’informer est pour eux une forme de divertissement, une manière agréable d’occuper leur temps libre. On peut dire qu’il y a une différenciation des publics. Pour l’exemple de Newsweek, il va falloir être attentif à l’évolution du lectorat. Voir si le magazine va se servir du numérique pour aller vers une info à valeur ajoutée. En ce cas, ils n’auront pas de mal à trouver un public fidèle.

Propos recueillis par Chloé Vincent