Guerre au Mali : le rôle du journalisme en question

 

Le 1 février 2013, David Baché, correspondant pour RFI au Mali, publiait sur le site de l’Atelier des Médias de RFI un article intitulé « Une rédaction à Sévaré : quand les militaires forment les journalistes maliens ». Le journaliste y présente son reportage sur une formation au journalisme de guerre organisée conjointement par la Maison de la Presse du Mali et le ministère malien de la Défense.

Capture d’écran 2013-02-05 à 18.53.57Le faubourg de Sévaré, au centre du Mali, est situé près de la frontière avec le Nord-Mali.

« Une rédaction à Sévaré », c’est l’intitulé d’une session de formation qui s’est déroulée à la fin du mois de janvier près de Mopti. Amenée à se rendre sur le « théâtre » des opérations militaires, au nord du pays, pour couvrir les combats entre les rebelles djihadistes et les forces franco-maliennes, une cinquantaine de professionnels issus de médias locaux ont donc suivi des cours « particuliers » en journalisme de guerre. Parmi les organisateurs, La Maison de la presse du Mali, fédérant les principaux médias du pays et le Ministère malien de la Défense. Cette initiative est la première concrétisation d’un projet ambitieux de mise en place d’un centre de presse mobile, couplé à des sessions régulières de formation. À la tête de ce programme : la Maison de la presse du Mali, « en parfaite symbiose avec l’Ambassade de France » , comme le rappelle une journaliste de La Nouvelle Patrie.

David Baché, correspondant pour RFI au Mali, a réalisé un reportage sur cette formation. Il y pointe « un mélange des genres étrange, gênant même… ». 
En charge du projet, un capitaine de la Dirpa (Direction de l’information et des relations publiques de l’armée malienne) explique posément que l’armée a besoin de journalistes « de conditionnement ». « Nous leur disons : mettez votre objectivité de côté…pour l’instant » , avance l’officier interviewé. Du côté des  « élèves », même son de cloche : le Mali a besoin de journalistes « patriotes », car « Maliens avant tout ».

Une impression de déjà-vu

Ce reportage pose la question des relations entre armée et médias en temps de guerre. Les paroles recueillies par le journaliste évoquent le rôle moderne du correspondant de guerre : montrer une seule réalité, un seul camp, pour s’assurer la victoire de la communication. Les grandes armées occidentales, à commencer par l’armée américaine, ont depuis longtemps compris l’importance du traitement médiatique des conflits. Faute de contrôler les médias pendant la guerre du Vietnam, les États-Unis ont dû faire face à une opinion publique révoltée par la mort de 60.000 soldats américains, les images de bombardements au napalm et de massacres de civils. Cette trahison des médias leur a couté une victoire et un « syndrome Vietnam ». En 1991, pendant la deuxième guerre du Golfe, le département de la Défense des États-Unis met en place des pools journalistiques, contraignant les journalistes au contrôle absolu, au filtrage et à la censure. Par la suite, ce défaut de transparence sera fortement reproché à l’armée.

Depuis 2003 et l’invasion de l’Irak par les troupes américaines, la nouvelle politique du Pentagone en matière de transparence médiatique consiste à « intégrer » les journalistes accrédités dans des unités militaires. Pendant tout le temps de leur accréditation, en bons ou en mauvais soldats, ces journalistes embedded vivent, dorment, suivent leur unité partout et ne dispose en réalité que de libertés réduites. Triés, surveillés, observés, déplacés, ils ne sont plus en complète maîtrise de leur travail.
 Aimé-Jules Bizimana, professeur à l’Université du Québec en Outaouais, est l’auteur d’une recherche sur le programme d’intégration journalistique durant la guerre en Irak. Dans un article paru en 2011 dans la revue Les Cahiers du Journalisme, le chercheur parle de cette  « surveillance bureaucratique qui s’exerce aussi par l’imposition de règles de base ou « Ground rules » qui régissent la couverture médiatique selon une division binaire : ce qui est publiable vs. ce qui n’est pas publiable.» Bizimana ajoute ensuite : « Cette division réglementaire remonte aux règlements des correspondants de guerre de la Deuxième Guerre mondiale ».

L’armée rodée au jeu médiatique

Dans un article intitulé « Quelle place pour les médias en temps de guerre ? », Arnaud Mercier, directeur du Laboratoire « Communication et Politique » au CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique), explique ces nouvelles stratégies de communication militaires. « En temps de guerre, l’idéal d’une presse libre donnant à des journalistes indépendants la mission d’aller chercher une information ou des images susceptibles d’être occultées peut vite devenir insupportable aux autorités civiles et militaires. [...] Plutôt que de s’opposer de façon frontale au pouvoir des journalistes, les armées occidentales ont prouvé leur aptitude à s’intégrer au jeu médiatique, à donner des gages de transparence pour mieux endormir la vigilance des médias et de l’opinion publique. De l’Irak au Kosovo, les logiques sont identiques : prétendre limiter la censure aux nécessités stratégiques d’efficacité et de protection des troupes, encadrer le travail journalistique sans l’interdire, occuper le terrain de la communication en arrangeant les faits, si nécessaire, mais pas de façon excessive.»

L’armée française a elle aussi appris à considérer la presse comme une « variable stratégique ». Cette opération militaire de formation des journalistes maliens, sous la houlette de l’ambassade de France au Mali, vient rappeler les enjeux diplomatiques et stratégiques de cette nouvelle intervention militaire française sur le territoire africain. Alors que les forces armées maliennes remontent au nord du Mali, les témoignages d’exécutions de civils et de « chasse aux Touaregs » laissent présager le pire. Dans ce contexte difficile, le rôle proposé - et joué – par ces journalistes maliens, s’il est souhaitable ou justifiable pour certains, mérite d’être mis en questions. En temps de guerre, les moyens accordés aux journalistes pour faire correctement leur métier font désormais et légitimement l’objet de toutes les attentions. Il en va de même pour leur éthique et leur positionnement professionnel.

Article rédigé par Henri Le Roux