Web marocain : « Il y a une ruée vers l’or »

 

Le constat n’est plus à faire : la pratique du journalisme change à grande vitesse au Maroc. Comment dessiner les contours de la presse de demain dans ce secteur en pleine transition ? Davantage que des réponses, l’entretien avec Nina Kozlowski, journaliste et gestionnaire de communauté à l’hebdomadaire TelQuel tente d’apporter des pistes de réflexion sur les changements en cours et les voies que les médias marocains pourraient être amenés à emprunter dans les années à venir.

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Capture d’écran de la page d’accueil du site TelQel 

Vladimir Slonsak/ Horizons Médiatiques: Les Marocains sont-ils attachés à la presse papier ?

Nina Kozlowski : Pour la presse arabophone, je pense vraiment que oui. Il y a une vraie tradition dans les pays méditerranéens de lecture du journal. Les gens ont le réflexe d’aller dans les cafés, d’y prendre un petit déjeuner, où la presse est gratuite. Si l’on passe dans les rues vers 10 heures du matin, on peut voir que beaucoup de gens lisent le journal. C’est un moment de la journée qu’on savoure : on prend un café, on discute avec les copains et on feuillette le journal. Malgré un taux d’analphabétisme important, beaucoup d’hommes le lisent. Mais cela reste quelque chose de très citadin.

V.S./H.M.: On entend beaucoup parler de création de web TV, de sites d’actus… N’y a-t-il pas un effet « ruée vers l’or » qui risque de laisser sur le carreau beaucoup de ces initiatives sur le long terme ? Surtout dans un contexte où les aides à la presse restent assez politisées et le secteur de la publicité très concentré.

N.K. : C’est certain qu’il y a une vraie ruée vers l’or. On vient de découvrir l’exploitation que l’on peut faire de cet outil, et c’est quelque chose de très à la mode. Mais ce serait une erreur de voir ça seulement comme une tendance (de la part de ceux qui créent ces sites) utile pour faire de l’argent ou pour se créer une réputation. Le problème, c’est qu’il n’y a pas de véritable réflexion sur le modèle éditorial ou économique : on trouve beaucoup de choses similaires, et souvent avec un amateurisme flagrant.
Une fois l’effet de mode passé – et la désillusion quand certains verront qu’ils ne gagnent pas tant d’argent que ça –, le risque est en effet que beaucoup de ces sites disparaissent.
Mais il y a des gens qui espèrent voir émerger des choses plus construites et plus profondes. Les gens qui ont monté des sites d’information au Maroc sont essentiellement de deux sortes : des journalistes qui ont perdu leur travail et qui se sont recyclés sur internet ; et d’autres qui se sont sentis muselés et qui ont trouvé sur la Toile un espace pour se lâcher, dans une sorte de billet d’humeur perpétuel.

V.S./H.M.: La presse en ligne ne représente-t-elle pas une opportunité pour une certaine jeunesse éduquée et frustrée par un système qui lui reste fermé, quand elle n’est pas carrément au chômage ? Une manière de revendiquer sa place ?

N.K.: Oui, et il y en a qui ont très bien réussi. Le meilleur exemple est Hespress, une saga qui a très bien fonctionné. Ceux qui ont fait ce site au départ ont suivi le chemin inverse des autres. Ce sont trois frères qui ont monté un site à partir de rien et qui ont ensuite, au vu du succès, sorti un hebdomadaire papier. La raison de la réussite, c’est qu’il s’agissait du site par excellence qui maîtrisait l’actualité. Ils ont parlé de tout, avec des infos exclusives et un vrai gros travail

VS

Capture d’écran de la page d’accueil du site Hespress.com

 

V.S./H.M.: La presse numérique n’est-elle pas une bonne alternative face au verrouillage d’une partie de la presse traditionnelle ?

N.K.: En matière de liberté d’expression, si, et c’est d’ailleurs pour ça qu’il y a eu une ruée. On peut parler sans trop risquer de représailles. En respectant certaines règles, on peut en tout cas les éviter, du moins jusqu’à ce qu’un code de la presse numérique voie le jour. À ce moment, on verra bien, d’autant qu’il faut dépasser ce qui est inscrit dans le texte, qui peut donner une apparence de grande ouverture. Il faudra lire entre les lignes, et voir les interprétations qu’en feront les institutions.
Pour le moment, on peut être hébergé dans un pays étranger, écrire sous pseudonyme, s’arranger pour ne pas être traçable, informatiquement parlant, voire s’exiler. Il y a vraiment des gens qui ont choisi ces solutions.
D’un point de vue économique aussi, le numérique offre de vraies possibilités. Le problème d’une grosse partie de la presse papier aujourd’hui, c’est le manque de liberté d’expression, sans compter les petits salaires qui ne peuvent pas se permettre d’acheter un journal.
Mais il faudra que les rédactions des médias numériques parviennent à proposer des contenus alternatifs et attractifs.

V.S./H.M.: N’y a-t-il pas un danger à copier les méthodes des plus grands médias d’Amérique du nord ou européens ? Sans tablette ou livre électronique, la consultation d’un journal en PDF n’est pas des plus confortables, et ce genre d’équipements n’est pas très courant ici…

N.K.: C’est très représentatif du pays et assez systématique au Maroc : au lieu de faire confiance au potentiel du pays, on va voir du côté des « meilleurs », des « meilleures pratiques », un concept courant en marketing, parce qu’on se dit que ça marche. Mais déjà, ça ne marche pas si bien que ça, même aux États-Unis et en Europe : la réflexion à ce sujet n’est pas que marocaine, mais globale.
Le problème, c’est qu’on copie les pratiques et le contexte social avec. Mais on ne peut pas s’approprier comme ça un contexte social !
Bien sûr, il y a de plus en plus de smartphones qui circulent, notamment grâce à la débrouille, mais ça reste quand même minoritaire. Et le problème aussi, c’est que ce ne sont souvent pas les rédactions qui décident : ces taches ont tendance à être sous-traitées à des agences externes de communication et de marketing. Ce sont des gens habitués au réflexe de copier « ce qui se fait de meilleur ». Or, c’est aux journalistes d’élaborer leurs décisions et leur ligne éditoriale et stratégique.
Cela dit, je pense qu’il ne faut pas trop s’inquiéter. Pour le moment, c’est encore un peu le Far West : on ne sait pas très bien où on va, et ce constat est aussi valable pour la presse papier. Il est probable que tout ça va se réguler au fil du temps, quand l’effet de mode aura passé, et l’on va voir émerger des modèles moins éphémères.
Reste la question de la langue. Pour le moment, les [médias] arabophones n’ont pas de quoi trop s’inquiéter. Le problème est plus aigu avec la presse francophone, plus chère et dont la langue suscite parfois le rejet. Rien ne donne lieu à être pessimiste, mais il va falloir se réinventer.

V.S./H.M.: Est-il important de proposer le bilinguisme aux lecteurs ?

N.K.: Oui, justement. Le bilinguisme est, je crois, un passage obligé. Et c’est internet qui va permettre ça plus facilement. C’est toujours moins cher que de doubler les éditions des publications papier. En plus, cela permet d’avoir un lectorat au-delà des frontières, et de toucher le public arabophone. Les médias en arabe souffrent de préjugés : ils sont perçus comme étant conservateurs, comme ayant peur d’oser dépasser certaines lignes. Pourtant, certains proposent de véritables analyses sur un tas de choses, creusées. Proposer des traductions en arabe serait un avantage pour le public [uniquement] francophone, qui pourrait avoir accès à ce qui constitue une véritable richesse. Cela dit, il devra y avoir un véritable travail des traducteurs, pour transcrire fidèlement l’arabe littéraire, qui se caractérise par des tournures de phrases complexes, et un langage assez poétique. Après, pourquoi pas ne pas proposer des articles en trois langues : de plus en plus de Marocains préfèrent parler anglais que français, et cela permettrait de toucher un public très large au-delà des frontières. C’est une pratique encore très peu répandue dans la presse.

V.S./H.M.: Y a-t-il des contraintes spécifiques à la presse en ligne arabe ? Des pratiques caractéristiques et différentes de celles déjà expérimentées en Occident ?

N.K.: Je ne crois pas qu’il y ait fondamentalement de différence. Ici, il y a un goût très prononcé pour la caricature, la satire et l’humour.

V.S./H.M.: Les lecteurs sont-ils prêts à payer pour accéder à la presse au Maroc ? Comment résoudre le problème du paiement par carte bancaire ?

N.K.: On peut toujours payer par chèque et par virement [seule une minorité de Marocains disposent d'une carte bancaire de type Visa]. Pour ce qui est de payer, je ne crois pas que les gens ici soient pour le moment prêt à le faire. Peut-être certains, qui souffrent particulièrement du manque d’informations de qualité, pourraient-ils payer. En France, il y a un mouvement déjà bien implanté de critique des médias, qui a fait que des gens ont accepté plus facilement de payer pour accéder à autre chose que ce qui était dénoncé.
Il faut de toute façon amener les gens à comprendre que si l’on veut quelque chose de qualité, il faut payer. Ici, pour tout le monde, la gratuité est un dû. Ça se voit dans les commentaires que les gens postent sur les réseaux sociaux.
Finalement, peut-être qu’en France, si Médiapart n’avait pas osé se lancer, on en serait toujours au même point. Mais il faut quelque part un ancrage : des gens politisés qui veulent une information de qualité, et qui accepteront de payer pour cela. De ce point de vue, au Maroc, il y a des opportunités, car les gens s’intéressent à la politique et aiment débattre. Et puis, quoi qu’il arrive, une bonne implantation sur la Toile permettra toujours de toucher les gens de l’étranger, et c’est bon à prendre. Mais je pense que dans le fond, si on veut amener les lecteurs à payer, il faut proposer des contenus qui le justifient. Et bien sûr, il est certain que les gens seront de plus en plus prêts à payer au fur et à mesure que les niveaux de vie et d’éducation progresseront.

V.S./H.M.: Comment concilier le développement sur le Web et l’utilisation croissante des terminaux mobiles ?

N.K.: L’un n’empêche pas l’autre. Il est nécessaire d’avoir un site très ergonomique et optimisé pour une utilisation sur des écrans d’ordinateurs, ne serait-ce que parce que beaucoup de gens y ont accès au travail ou chez eux le soir. Et pour faire face au fait que de plus en plus de gens ont un smartphone, il existe des solutions comme le responsive design [mise en page qui s'adapte automatiquement à la taille de l'écran utilisé], les newsletters, ou les applications, même si ces dernières coûtent cher à mettre en place.

Propos recueillis pas Vladimir Slonska