Un nouveau site payant pour le San Francisco Chronicle

 

Alors que le marché des annonceurs est de plus en plus bouché, la presse en ligne cherche des solutions pour rester rentable. Plutôt que d’ajouter des contenus premium à son site, le San Francisco Chronicle a choisi d’ouvrir un second portail sur le web.

Désormais, ils sont deux. Depuis le 25 mars dernier, le San Francisco Chronicle, le quotidien le plus diffusé en Californie du Nord, propriété du groupe de médias Hearst Corp, dispose de deux sites web. Le SFGate.com, portail en ligne gratuit, avait été lancé dès 1994. Cette initiative précoce avait permis au Chronicle de se positionner comme l’un des premiers journaux américains disposant d’une version numérique. Le petit frère de ce site est payant et a pour adresse SFChronicle.com. Sa naissance a été annoncée fin mars par Mark Atkins, président du San Francisco Chronicle et de SFGate.com, via un communiqué sur le site du SFGate.com.

Une répartition des sujets repensée

La recette du SFChronicle.com est simple : garder les contenus qui ont fait la popularité du quotidien, mais les faire payer. Le président du journal promet ainsi à ses abonnés « les meilleurs contenus d’information détaillés en terme de qualité dans la Bay Area (région de San Francisco), des histoires exclusives, des photos uniques, et le meilleur du travail de vos chroniqueurs au Chronicle ». Il souligne que les informations du site sont rafraîchies tout au long de la journée. Les actualités traitées concernent les arts, les événements culturels, la musique pop et le divertissement, les sports et les activités de plein air, la politique et le gouvernement, les éditoriaux et articles d’opinion, l’environnement et les changements climatiques, le commerce et les technologies, l’architecture et le design urbain, la nourriture et les vins, et enfin la santé et le fitness.

Si tous ces thèmes sont abordés sur le SFChronicle.com, que reste-t-il alors à son ancêtre gratuit ? D’après Mark Atkins, SFGate.com est plus concentré sur l’actualité chaude au niveau local et international. Il conserve deux sections populaires : sa rubrique people, le « Daily Dish », et le « Day in pictures », c’est-à-dire les images fortes de la journée. Y sont aussi diffusées les informations pratiques comme la météo, la circulation, une liste d’événements et des guides. Mais aussi celles qui sont susceptibles d’attirer les internautes : les sports, le divertissement et les « buzzs ». Par ailleurs, les utilisateurs peuvent continuer à consulter les archives des articles plus approfondis, et ce gratuitement.

Nouveau look pour un nouveau site

Quant au design du SFChronicle.com, il suit la tendance actuelle qui consiste à épurer au maximum les sites d’information. Comme sur la nouvelle version du New York Times, le blanc est omniprésent. L’agencement de la page fait la part belle aux visuels de grandes dimensions. Alors que le SFGate.com est surchargé en informations et catégories plus ou moins répétitives, son alter-ego payant regroupe toutes ses rubriques dans une barre en haut de page. Un premier bloc permet de visualiser les dernières infos et les actualités locales, dont l’une est mise en valeur dans une colonne plus large. Le second bloc est divisé en trois colonnes comportant les derniers articles de certaines catégories. Enfin, un troisième bloc héberge une colonne avec le reste des rubriques et les papiers liés, et met en valeur les derniers écrits des chroniqueurs. Contrairement au SFGate, le SFChronicle ne présente pratiquement pas de bandeaux publicitaires. Son organisation est proche de celle des applications mobiles, auxquelles les concepteurs du site ont bien évidemment pensé. Afin de coller au mieux aux nouvelles habitudes de lecture, le SFChronicle est conçu en « responsive design ». Les contenus peuvent donc s’adapter à toutes les tailles d’écrans, que ce soit celui d’un ordinateur de bureau, portable, d’une tablette ou d’un mobile.

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Le site du SF Chronicle….

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… Et celui du Sf Gate.

L’apparence globale du SFChronicle.com n’est pas sans rappeler celle du BostonGlobe.com : la composition est sensiblement la même, et la ressemblance est frappante jusque dans la typographie du site. L’idée même d’un deuxième site semble directement inspirée du modèle économique du quotidien de Nouvelle-Angleterre. En effet, le Boston Globe possède un site gratuit, Boston.com, et a lancé en 2011 BostonGlobe.com, qui propose aux lecteurs des contenus premium payants.

Un pack numérique et papier pour séduire les abonnés

Les meilleurs contenus du SF Chronicle, oui, mais à quel prix ? Un abonnement au SFChronicle.com coûte 12 dollars par mois. Il comprend l’accès aux articles et archives du site, mais aussi aux applications mobiles et iPad, et à l’e-edition, une reproduction de la version papier envoyée par mail. Pour le même prix, les lecteurs peuvent demander à recevoir en plus le numéro imprimé du samedi-dimanche. Deux autres formules sont disponibles. Pour 3,60 dollars, un accès au pack numérique et les versions papier du vendredi au dimanche, ou pour 5 dollars, le même pack avec les numéros imprimés du lundi au dimanche. Doit-on y voir une tentative pour reconquérir le public de la version papier ? Celle-ci va en tout cas dans les deux sens, puisqu’il suffit aux abonnés à la version imprimée de s’inscrire en ligne pour disposer d’un accès illimité à tous les contenus du pack numérique, applications comprises.

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 L’offre d’abonnement proposée par le SF Chronicle

Une fois encore, cette stratégie est inspirée de celle employée par le Boston Globe. Elle vise à compenser la chute des recettes de la publicité en ligne. Pourtant, elle n’est pas forcément la plus courante dans le domaine de la presse en ligne payante. Plus nombreux sont les journaux américains qui optent pour un paywall (mur payant). Le site du New York Times autorise les internautes à consulter seulement 10 articles gratuitement par mois avant de les inciter à payer pour lire plus. Le Washingtonpost.com installera son paywall à l’été 2013. Selon un rapport State of the Media 2013 publié mi-mars 2013, 33% des quotidiens des États-Unis envisageaient d’adopter ce type de mesure ou avaient déjà amorcé sa mise en place.

Un modèle économique critiqué

Si pour Mark Atkins, la stratégie de son journal est « une étape de plus dans le voyage du Chronicle à travers l’âge numérique » dont les lecteurs apprécieront la « polyvalence », elle n’est pas du goût de tout le monde. Aaron Sankin, rédacteur en chef adjoint au Huffington Post, note que le SFGate.com devient un concentré de contenus qui font du clic, notamment les diaporamas photo, qui selon le SFChronicle représenteraient environ 85% du trafic du site. Alors que les articles de fond migrent sur la version payante, Desiree Everts de Nunzio s’interroge pour CNET.com sur la perte de qualité du site gratuit. Lors du week-end du lancement du SFChronicle.com, elle a relevé que de nombreux articles du SFGate.com semblaient construits sur des dépêches d’Associated Press.

Quant à Eve Batey, qui a travaillé pour le Chronicle, elle remet en cause ce nouveau modèle économique. Sur le site du San Francisco Appeal, dont elle est rédactrice en chef, un sondage indique que peu de lecteurs seraient disposés à basculer vers le format rémunéré. Elle souligne l’une des contractions du SFChronicle.com : si un article est partagé via le bouton du site, sur Twitter, Facebook ou Google +, il sera accessible gratuitement en entier à tous les contacts du lecteur. Cette option disparaît si le partage est fait par copié-collé. Eve Batey dénonce également la manoeuvre qui se cacherait derrière l’offre numérique + papier. Si l’on considère, comme l’aurait déclaré le rédacteur en chef du SF Chronicle, que la production et la distribution du numéro imprimé du dimanche coûtent 10 dollars par mois au quotidien, les offres d’abonnements bimédias semblent représenter une perte financière. Mais si les lecteurs y adhèrent, cette stratégie permet au SF Chronicle de déclarer aux annonceurs courants et potentiels que le nombre de leurs lecteurs du dimanche a augmenté, et donc de valoriser sa position sur le marché publicitaire. Rien ne garantit, cependant, que cette manoeuvre sera véritable payante pour le quotidien.

Article rédigé par Léa Bucci